"UNE JOURNEE ORDINAIRE" VUE PAR CBP
Alain Delon est venu, a vu et a vaincu. La salle, remplie d'un bon millier de spectateurs, ne s'est pas levée pour rendre l'hommage que méritait, pour sa dernière, ce monstre (vivant) du cinéma français, mais c'était tout comme: sûr qu'Alain Delon a reçu des accueils plus chaleureux et plus délirants durant ces deux ans et demi de représentations, mais la Gare du midi ne se lève pas facilement, surtout ce public-là, guindé et généralement scotché à son strapontin.
Première surprise, la salle n'est pas pleine à craquer : Alain Delon a fait moins recette que Pierre Arditi (il y a 10 jours) ou Gérard Jugnot ("Tendre trésor") qui affiche déjà complet ou presque ! Pourtant, la pièce qu'il joue avec sa fille Anouchka,signée par le talentueux Eric Assous a séduit la critique parisienne. En province, la tournée du Dieu vivant du 7e Art est également un triomphe, c'est la première et sans doute dernière fois qu'Alain Delon se produit sur une scène de théâtre aux quatre coins de la France. Du début à la fin de la pièce, "Une journée ordinaire", on sent que le vieux Lion est la star du soir, mais aussi surtout qu'il est monté sur scène, à 78 ans, pour lancer sa fille dans le métier !
Durant une heure et demie, Delon père entoure sa fille, la cajole, l'engueule, lui donne d'emblée une réplique bougonne dans un premier acte qui tarde à se mettre en route. Le temps que Delon pose sa voix dans cette "grande" salle et la pièce décolle vraiment : le face à face entre le père, veuf depuis douze ans, hyper protecteur, souvent macho, toujours de mauvaise foi (c'est un auto-portrait ?) et sa fille, passée du statut d'ado à celui de ravissante jeune femme, pétillante, est superbe. Anouchka Delon a la répartie facile, affiche une présence gracile face à ce père qui ne veut rien entendre de son envie d'émancipation.
La mise en scène de Jean-Luc Moreau sonne juste, les personnages sont bien en place, surtout dans l'acte qui marque les retrouvailles entre les couples lors d'un dîner synonyme de choc des générations : Delon retrouve sa "maîtresse"Elisa Servier, qu'il malmène du début à la fin, Julie, son copain, le même à la vie que sur scène (Julien Dereims) qui n'en mène pas large face à "beau papa", plus féroce que jamais. Delon fait du Delon, se caricature, lorsqu'il marche "façon caïd" ou hausse le ton, comme au temps de Borsalino.
C'est le meilleur moment de la pièce qui se termine avec Delon en mode émotion, on le sent moins à l'aise au moment de laisser partir sa fille: Alain Delon, l'homme blessé, va même jusqu'à verser des larmes, le dur à cuire se transforme en père fragile, le public est scotché par les dernières paroles du monstre sacré, le rideau tombe et le public ne peut alors s'empêcher d'applaudir la performance du mythe vivant.
Dans la loge, nous avons le privilège de croiser les comédiens: Anouchka, souriante, le sourire indéfectiblement accroché aux lèvres, et son compagnon quittent la Gare du midi ensemble pendant que le père reçoit des proches et débriefe de la soirée avec Michel Loupien, d'Entractes, qui l'a fait venir à la Gare du midi (photo F. D.). Il nous croise et demande si nous avons aimé ? Delon, la voix un brin cassé, veut être rassuré, mais il n'en a pas besoin. Le vieux lion en a vu d'autres. Biarritz est un passage vers la célébrité désirée de sa fille chérie; le père assure la transition de la dynastie Delon pour la postérité, et c'est Anouchka, au détriment de ses deux garçons, qu'il a choisie pour que la fratrie ne s'efface pas au moment où le vieux Lion raccrochera définitivement les crampons...
La note de la soirée de CBP : 15/20.
Photos de Félix Dufour pour CBP