LA SAGA DE L'ETE
Thierry Colombié, spécialiste de la grande criminalité, décrypte le Milieu et ses liens étroits avec le show-bizness dans son dernier livre « Stars et truands » (Fayard) *
Dans vos chapitres sur Alain Delon, qui n'a jamais caché ses liens d'amitié avec des acteurs du
grand banditisme, notamment Tany Zampa, vous dévoilez qu'il a échappé de justesse à un règlement de compte; on retrouve au cœur de l'affaire un certain "Monsieur Alexandre" (Ahmed Djouhri) qui depuis a fait du chemin...
Effectivement, je rends compte d’un épisode inédit qui aurait pu coûter la vie à Alain Delon, en mai 1986. L’acteur était dans la ligne de mire d’un ami d’Alexandre Djouhri, lequel s’était retrouvé à l’hôpital après avoir pris des balles dans le buffet, un homme qui n’a pas pris le risque de tuer Delon devant des témoins. Bien lui en a pris car il est certain que cet acte manqué a permis d’enterrer la hache de guerre entre Alain Delon et son fils, Anthony, lequel, à l’époque, passait le plus clair de son temps auprès de Djouhri.
Le différend les oppose autour d’une société baptisée « AD Diffusion » : pour Alain Delon, c’est clair, non seulement son fils se fait abuser mais AD, c’est aussi initiales d’Ahmed, son vrai prénom, Djouhri. Par la suite, Djourhi est devenu un homme d’affaires qui a préféré s’installer en Suisse et qui a effacé de sa vie ses années passées dans le Milieu parisien. C’est son droit, mais ce n’est pas un hasard car c’est une question de réputation. Comme Takkiedinne, il est l’un de ces précieux intermédiaires, dont il faut rappeler que l’activité est tout à fait légale, qui permettent à des sociétés françaises de décrocher des gros contrats à l’étranger.
En France, on considère que le grand banditisme n’a rien à voir avec ce monde opaque et discret qui certes travaille pour le « drapeau » français mais qui fait le lien, surtout financier, avec le monde politique. C’est une grave erreur car le système des rétro-commissions fonctionne sur la confidentialité et la sécurité des transactions, donc sur la présence de garants. Tenter de comprendre quelles sont les véritables fonctions des dits « intermédiaires » permettraient de mieux comprendre le fonctionnement non pas d’une « mafia », au sens italien du terme, mais d’un système politico-mafieux fait d’échanges de services permanent. Mais, comme on dit dans le Milieu, « on va pas se mettre une balle dans le pied » !
Vous revenez également sur l'affaire Markovic, impliquant Alain Delon et son "ami" François Marcantoni, saura-t-on un jour le fin mot de l'histoire ?
Dans ses livres, le truand Marcantoni s’offre le luxe de petits clins d’œil adressés au juge d’instruction de l’époque qui n’a jamais réussi à le coincer. Marcantoni écrit par exemple que s’il avait avoué que durant l’été 1968 Jacques Chazot, Georges Pompidou, Alain Delon et le journaliste Roger Stéphane avaient joué au poker en compagnie de Stefan Markovic, ou que les Pompidou étaient à Saint-Tropez début octobre 1968, « M. Pompidou n’aurait jamais pu accéder à l’Élysée ». Avec le recul on se demande vraiment pourquoi l’affaire Markovic, l’ami de Delon retrouvé assassiné non loin du domicile de Marcantoni, s’est transformée en l’affaire Delon/Pompidou où une photo, grossièrement montée, montre la femme de Pompidou à côté de Markovic ! Je pense en avoir trouvé les principales raisons même si le mystère n’est pas près d’être éventé : Marcantoni n’est plus là pour en dire plus…
Qui est, finalement, Alain Delon ? Le plus grand acteur français de tous les temps ? Un redoutable homme d'affaires ? Un chef de bande ?
Delon le dit lui-même, mieux que quiconque : « Je suis complexe. Il y a une demi-douzaine de personnages qui cohabitent en moi… et s’entendent très mal entre eux ! Un conflit continuel ! Le tendre avec le dur, la brute avec le gentil. D’où mes colères abruptes, mes grandes tristesses, mes abandons brutaux, mes détresses… » C’est probablement ce qui en fait un acteur hors du commun même si, faut-il le rappeler, nombre de scénarii ont été écrits pour lui, sur mesure. Entouré de truands notoires, haïssant le monde de « requins » du cinéma, il n’a pu que devenir un homme d’affaires, fortune faisant, notamment à l’export. Son business en « extrême-orient », comme disent les vieux voyous, est exemplaire… Il reste néanmoins l’une des rares à avoir « touché » la main de parrains corses, un honneur qu’il est bien le seul à pouvoir se draper.